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— Tu m’as peut-être lâché, sur la fin, articulai-je silencieusement en regardant Norquinco, qui était hors d’état de m’entendre. Mais il faut te reconnaître ça : tu as fait un boulot du tonnerre.

À cette pensée, mon Clown eut un sourire.

— Armesto ? Omdurman ? J’espère que vous regardez ça. J’espère que vous voyez ce que je m’apprête à faire. Je veux que ce soit bien clair. Clair comme le cristal. Vous m’entendez ?

La voix d’Armesto me parvint après l’inévitable décalage temporel, comme si elle provenait d’un endroit situé à mi-chemin du quasar le plus proche. Elle était affaiblie parce que les autres vaisseaux s’étaient dépouillés de tous les systèmes de communication non essentiels : des centaines de tonnes de matériel redondant.

— Vous avez brûlé tous vos vaisseaux, fiston. Vous ne pouvez plus rien faire, à présent. Pas à moins de réussir à persuader certains de vos passagers vivants de franchir le Styx…

Cette référence historique m’arracha un sourire.

— Vous ne pensez tout de même pas sérieusement que j’ai tué certains de ces dormeurs ?

— Pas plus que je ne pense que vous avez tué Balcazar.

Le silence s’installa, seulement troublé par le bruit blanc interstellaire : crépitements et craquements d’électricité statique.

Les officiers présents sur la passerelle m’avaient lancé un regard gêné lorsque Armesto avait prononcé le nom du vieil homme. La plupart avaient sûrement eu des soupçons, à l’époque. Ils m’étaient tous dévoués, à présent. J’avais acheté leur loyauté en faisant grimper les moins fonceurs dans la hiérarchie, exactement comme ce cher vieux Norquinco avait tenté de m’y obliger. Ce n’étaient vraiment pas des battants, pour la plupart, mais ça m’était égal. Grâce aux strates d’automatismes que Norquinco avait piratées, je pouvais pratiquement diriger le Santiago tout seul.

Et ce serait peut-être plus tôt que prévu.

— Vous avez oublié quelque chose, dis-je, savourant cet instant.

Armesto devait être sûr d’avoir pensé à tout, et il commençait sérieusement à se dire qu’il pouvait gagner la course.

Comme quoi tout le monde peut se tromper…

— Je ne crois pas, décréta-t-il.

— Il a raison, Haussmann, fit la voix, tout aussi faible, d’Omdurman, sur le Bagdad. Vous avez joué tous vos atouts.

— Sauf celui-ci, dis-je.

Je pianotai quelques commandes sur la console de mon poste et je sentis, de façon subliminale, les strates cachées des sous-systèmes du bâtiment se plier à ma volonté. L’écran principal affichait une image de l’épine dorsale du Santiago très similaire à celle que j’avais vue lorsque j’avais détaché les seize roues de cryosomnie.

Sauf qu’il y avait un changement.

Des roues se détachaient tout le long de l’épine dorsale, sur les six faces à la fois. Cette fois encore, l’opération avait quelque chose d’harmonieux – j’étais trop perfectionniste pour qu’il en soit autrement –, mais ce n’était plus une file ordonnée de roues. Il en restait quatre-vingts ; à présent, une sur deux s’éloignait. Quarante roues, qui s’écartèrent de la longue queue du Santiago…

— Seigneur ! s’exclama Armesto, lorsqu’il vit ce qui se passait. Haussmann… Non ! Vous ne pouvez pas faire ça !

— Vous allez m’en empêcher ?

— Ces gens sont vivants !

— Plus maintenant, répondis-je avec un sourire.

Je me replongeai dans la contemplation de l’image avant que la splendeur de ce que j’avais fait s’estompe à jamais. Le spectacle était vraiment magnifique. Cruel, aussi, je devais le reconnaître, mais qu’est la beauté sans un peu de cruauté, au fond ?

J’avais gagné, je le savais.

 

 

Nous allâmes au terminal des béhémoths par le Zéphyr, le train tiré par l’énorme locomotive pareille à un dragon qui nous avait amenés dans la cité, Quirrenbach et moi, il y avait quelques jours seulement de cela.

Utilisant mes maigres réserves de devises, j’achetai des faux papiers à l’un des faussaires du souk, un nom et un historique bancaire standard qui tenaient suffisamment le coup pour me permettre de quitter la planète et – avec un peu de chance – d’aller jusqu’au Refuge. Je n’osais plus utiliser le nom de Tanner Mirabel, sous lequel j’étais arrivé. En temps normal, tirer un faux nom d’un chapeau et revêtir une nouvelle identité aurait relevé, pour moi, du réflexe, mais, à présent, quelque chose me faisait hésiter sur le choix de mon nouvel état civil.

Et, finalement, comme le faussaire était sur le point de perdre patience, je dis :

— Mettez Schuyler Haussmann.

Ce nom ne voulait absolument rien dire pour lui. Même le nom de famille ne me valut aucun commentaire. Après quoi nous prîmes des billets sur le premier béhémoth en partance de Yellowstone.

— Je viens avec vous, fit Quirrenbach. Si vous voulez sérieusement protéger Reivich, moi seul peux vous permettre de l’approcher.

— Et si je ne parlais pas sérieusement ?

— Vous voulez dire : si vous aviez encore l’intention de le tuer ?

Je hochai la tête.

— Vous devez bien admettre que c’est une possibilité.

Quirrenbach eut un haussement d’épaules.

— Alors je ferais simplement ce que j’ai toujours eu l’intention de faire. Je vous éliminerais à la première occasion. Évidemment, d’après la lecture que je fais maintenant de la situation, nous n’en arriverons pas là, mais n’imaginez pas un instant que je ne le ferais pas.

— Ça ne me viendrait même pas à l’idée.

— Vous avez besoin de moi aussi, intervint Zebra. Je suis aussi un moyen d’entrer en contact avec Reivich, même si je n’ai jamais été aussi proche de lui que Quirrenbach.

— Ça pourrait être dangereux, Zebra.

— Et aller voir Gédéon, ça ne l’était pas, peut-être ?

— Argument retenu. Et j’avoue que j’apprécierai toute l’aide que tu pourras m’apporter.

— Alors, vous aurez aussi besoin de moi, fit Chanterelle. Après tout, je suis la seule, ici, à savoir vraiment traquer une proie.

— Vos talents de chasseresse ne sont pas en cause, répondis-je. Mais ça n’a rien à voir avec le Grand Jeu. Si je connais bien Tanner, et je crains de le connaître aussi bien qu’il se connaît lui-même, il ne respectera aucune règle…

— Eh bien, nous n’aurons qu’à tricher les premiers !

Pour la première fois depuis des lustres, j’éclatai d’un rire qui n’était pas complètement artificiel.

Nous partîmes une heure plus tard, Quirrenbach, Zebra, Chanterelle et moi. Le béhémoth décrivit une jolie courbe juste au-dessus de Chasm City, et puis nous nous perdîmes dans les nuages bas, convulsés comme des phantasmes par la collision entre les vents inlassables de Yellowstone et les courants ascendants provoqués par les éructations du gouffre. Je baissai les yeux sur la cité, toute petite, la Mouise et le Dais à peine distincts, condensés en un magma urbain dense, indéchiffrable.

— Ça va ? me demanda Zebra en revenant à notre table avec des verres à cocktail.

Je me détournai de la fenêtre.

— Pourquoi me demandes-tu ça ?

— On dirait presque que cet endroit te manque déjà.

 

 

Nous étions sur le point d’arriver à destination, et le succès de mon entreprise devenait évident – on commençait à me traiter en héros –, lorsque je rendis visite à mes deux prisonniers.

Personne n’avait repéré l’endroit où je les tenais confinés, dans les profondeurs du Santiago, bien que certains en aient plus ou moins deviné l’existence. La pièce ne consommait que très peu d’énergie et n’utilisait guère le réseau de support-vie du bâtiment, de sorte que, malgré ses compétences indéniables et son obstination, elle n’avait pas réussi à la localiser. Heureusement, parce que, pendant de longues années, la découverte de ce lieu aurait signé ma perte. La situation était moins critique, à présent. Ma position était assurée : j’avais suffisamment d’alliés pour me permettre d’affronter un scandale mineur, et j’avais efficacement réglé leur compte à la plupart de ceux qui s’étaient opposés à moi.

Techniquement, évidemment, il y avait trois prisonniers, bien que Fliss n’entrât pas véritablement dans cette catégorie. Il m’avait été utile, et j’ignorais comment il voyait les choses, mais pour moi, son emprisonnement n’était pas une véritable punition. Comme toujours, lorsque j’arrivai, il s’agita et fit des cabrioles dans son réservoir, mais depuis quelque temps il se déplaçait mollement et son petit œil noir ne remarquait plus que vaguement ma présence. Je me demandai quels souvenirs il pouvait bien garder de sa vie antérieure, de la vie qu’il avait eue lorsqu’il était enfermé dans un réservoir d’une immensité océanique par rapport à celui où il venait de passer les cinquante dernières années.

— Nous y sommes presque, hein ?

Je me retournai, surpris, après tout ce temps, d’entendre le croassement de la voix de Constanza.

— Presque, Constanza, en effet, répondis-je. Je viens de voir Journey’s End de mes propres yeux, tu sais. Sous la forme d’un vrai monde, et pas seulement d’un petit point brillant. Et je dois dire que c’était une vision assez merveilleuse.

— Ça fait combien de temps ? demanda-t-elle en tirant sur les sangles qui la retenaient pour me regarder.

Elle était attachée sur une civière inclinée selon un angle de quarante-cinq degrés.

— Depuis que je t’ai amenée ici ? Je ne sais plus. Quatre, cinq mois ? Quelle importance ? fis-je en haussant les épaules comme si c’était le cadet de mes soucis.

— Qu’as-tu raconté au reste de l’équipage, Sky ?

— Je n’ai pas eu d’explication à donner, répondis-je avec un sourire. J’ai fait en sorte qu’on croie que tu t’étais suicidée en sautant par l’un des sas. Comme ça, je n’ai pas eu besoin de fournir un corps. J’ai laissé les autres tirer leurs propres conclusions.

— Ils finiront bien par comprendre ce qui s’est passé.

— Oh, ça, j’en doute. Je leur ai donné un monde, Constanza. Pour l’heure, ils sont prosternés devant moi, et je doute que ça change avant longtemps.

Elle avait toujours posé problème, évidemment. Je l’avais discréditée après l’incident du Caleuche, grâce au réseau de fausses preuves qui la mêlaient à la conspiration du capitaine Ramirez. Ça avait mis fin à sa carrière dans la sécurité. Elle avait eu beaucoup de chance d’éviter l’exécution et même l’emprisonnement, dans cette période de désespoir qui avait suivi la séparation des modules de cryosomnie. Mais elle n’avait jamais cessé de me causer des soucis, même quand elle avait été reléguée à des tâches subalternes. L’équipage dans son ensemble était tout disposé à croire que la séparation était un acte désespéré mais nécessaire. C’était la conclusion vers laquelle je les avais poussés, à l’aide d’une propagande astucieuse et de mensonges concernant les intentions des autres bâtiments. Pour moi, ce n’était pas un crime ; Constanza était d’un autre avis, et elle avait passé ses derniers moments de liberté à essayer de démêler l’écheveau de désinformation que j’avais réussi à tisser autour de moi. Elle enquêtait toujours sur l’incident du Caleuche. Elle proclamait que Ramirez était innocent, et elle échafaudait des hypothèses échevelées concernant la façon dont le vieux Balcazar était vraiment mort. Elle affirmait que ses deux infirmiers avaient été injustement exécutés. Il lui était même arrivé d’élever des doutes concernant la façon dont Titus Haussmann était mort.

Au final, je décidai qu’il était temps de la faire taire. Simuler son suicide n’avait pas exigé beaucoup de préparatifs, de même que l’amener dans la chambre des tortures à l’insu de tous. Elle avait passé tout ce temps droguée et attachée, évidemment, mais je lui accordais parfois de petites fenêtres de lucidité.

C’était agréable d’avoir quelqu’un à qui parler.

— Pourquoi l’as-tu gardé si longtemps en vie ? demanda Constanza.

Je la regardai en me demandant quel âge elle pouvait bien avoir. Je me rappelai le temps où nous étions debout côte à côte devant le grand réservoir de verre du dauphin ; presque égaux.

— Le Chimérique ? Je savais qu’il me serait utile un jour, c’est tout.

— Pour le torturer ?

— Non. Oh, j’ai veillé à ce qu’il soit puni pour ce qu’il avait fait, mais ce n’était qu’un début. Tiens, jette-lui donc un coup d’œil.

Je réglai l’angle de la civière jusqu’à ce qu’elle se retrouve face à face avec le saboteur. Il m’était tout acquis, à présent ; néanmoins, pour ma tranquillité d’esprit, je le gardais enchaîné au mur.

— Il te ressemble, nota Constanza, intriguée.

Je me frottai le visage et sentis la texture grossière du maquillage que je portais pour dissimuler ma jeunesse si peu naturelle.

— Il a vingt muscles faciaux additionnels conçus pour imprimer à son visage toutes les configurations souhaitées, dis-je avec une fierté toute paternelle. Il n’a pas beaucoup vieilli depuis que je l’ai amené ici. Je pense qu’il pourrait encore passer pour moi. Et il ferait n’importe quoi – vraiment n’importe quoi pour moi. Tout ce que je lui demanderais. Pas vrai, Sky ?

— Oui, répondit le Chimérique.

— Qu’est-ce que tu as l’intention d’en faire ? L’utiliser comme sosie ?

— Si nécessaire, répondis-je. Mais franchement, j’en doute.

— Il n’a qu’un bras. Personne ne pourrait le prendre pour toi.

Je remis Constanza dans la position où elle se trouvait à mon arrivée.

— Ce n’est pas un problème insurmontable, crois-moi.

Je sortis une énorme seringue de la trousse d’instruments médicaux que je gardais à côté de la Boîte à Dieu, le système que j’avais utilisé pour briser et remodeler l’esprit du Chimérique.

Constanza vit la seringue.

— C’est pour moi, ça ?

— Non, répondis-je en m’approchant du réservoir du dauphin. C’est pour Fliss. Ce cher vieux Fliss, qui m’a loyalement servi au fil des ans.

— Tu vas le tuer ?

— Oh, je suis sûr qu’il considérera ça comme un geste de compassion, maintenant.

Je soulevai le couvercle du réservoir, fronçai le nez à cause de l’odeur pestilentielle de l’eau dans laquelle il croupissait. Fliss se cabra, je posai une main apaisante sur sa région dorsale. La pierre polie, lisse et brillante, qu’était naguère sa peau s’était muée en un béton rugueux.

La longue aiguille entra comme dans du beurre dans la graisse sous-cutanée et j’appuyai sur le piston. Il se mit à remuer, s’agita un peu, se calma. Je regardai son œil, mais il était inexpressif, comme toujours.

— Il est mort, je crois.

— J’ai cru que tu allais me tuer, dit Constanza, incapable de réprimer le soulagement de sa voix.

— Avec une seringue de cette taille ? fis-je avec un sourire. Non. Pour toi, c’est celle-ci.

Je pris une autre seringue, plus petite.

 

 

Journey’s End. Le Bout du Voyage, me dis-je en me cramponnant à l’une des poignées de la coupole d’observation du Santiago, qui était en apesanteur. Le nom était bien trouvé. Le monde était à présent suspendu au-dessous de moi, comme une lanterne de papier vert éclairée par une chandelle presque éteinte. Swan, 61-A du Cygne, n’était pas une étoile de première grandeur, et même si le monde tournait très près de son soleil, le jour n’avait rien à voir avec les images de la Terre que mon Clown m’avait montrées. C’était une sorte de morne et terne illumination. L’étoile paraissait blanche à l’œil nu, mais son spectre était bel et bien rouge. Ça n’avait rien d’étonnant. Avant même que la Flottille ne quitte le système solaire, un siècle et demi plus tôt, on savait combien d’énergie recevrait le monde en orbite.

Dans les soutes du Santiago se trouvait une chose d’une beauté diaphane. Une chose si légère que ça lui avait évité d’être sacrifiée. Des équipes étaient en train de la préparer. Ils l’avaient extraite du vaisseau stellaire, ancrée à une barge de transfert orbital et remorquée au-delà du champ gravitationnel de la planète, jusqu’au point de Lagrange entre Journey’s End et Swan. Là, positionnée à l’aide d’ajustements minutieux de poussée ionique, la chose flotterait pendant des siècles. Tel était du moins le plan.

Je détournai le regard du tison qu’était la planète et regardai l’espace interstellaire. Les deux autres bâtiments, le Brasilia et le Bagdad, étaient toujours là. Des estimations réactualisées situaient leur arrivée à trois mois dans l’avenir, mais une marge d’erreur était inévitable.

Peu importait.

Les navettes avaient déjà effectué des vagues d’allers et retours entre la planète et le Santiago, et de nombreux conteneurs de marchandises équipés de transpondeurs avaient été largués à la surface, où on les retrouverait d’ici quelques mois. Une navette descendait en ce moment même, sa forme de deltaplane se découpant en ombre chinoise sur une langue de terre équatoriale que le service de cartographie avait appelée la Péninsule. Sans doute, me disais-je, trouveraient-ils quelque chose de plus poétique d’ici quelques semaines. Encore cinq vagues, et les navettes auraient déposé les derniers colons à la surface. Cinq vagues de plus suffiraient à transporter tout l’équipage et le matériel lourd, qui ne pouvaient être largués dans des conteneurs. Le Santiago resterait en orbite, coque vide dépouillée de tout ce qui était utile, même marginalement.

Les propulseurs de la navette crachèrent brièvement, l’amenant sur une trajectoire d’insertion atmosphérique. Je la regardai devenir toute petite puis disparaître. Quelques minutes plus tard, près de l’horizon, je crus voir la flamme de réentrée alors qu’elle réintégrait l’atmosphère. D’ici peu, elle toucherait le sol. Un campement d’atterrissage préliminaire avait déjà été établi près de la pointe sud de la Péninsule. Nous pensions l’appeler Nueva Santiago – mais, encore une fois, nous n’étions là que depuis quelques jours.

C’est alors que le Cygne ouvrit sa prunelle.

Nous étions trop loin pour le voir, évidemment, mais la structure de plastique d’un angström d’épaisseur se déploya près du point de Lagrange.

Le positionnement était presque parfait.

Un rayon brûlant comme une torche sembla tomber sur le monde obscur qui se trouvait en dessous, projetant une ellipse de lumière à la surface. Le rayon se déplaçait, cherchait – se repositionnait. Lorsqu’il serait convenablement ajusté, il doublerait la quantité de lumière solaire qui tomberait sur la région de la Péninsule.

Il n’y avait pas beaucoup de vie en bas, je le savais. Je me demandai comment elle s’adapterait au changement de luminosité, et j’eus du mal à éprouver beaucoup d’enthousiasme.

Mon bloc-poignet tinta. Je baissai les yeux en me demandant qui, parmi mon équipage, pouvait avoir le front d’interrompre ce moment de triomphe. Mais le bracelet m’informait simplement qu’un message enregistré m’attendait dans ma cabine. Agacé mais intrigué, je quittai le dôme d’observation et empruntai un dédale de sas et de roues de transfert, jusqu’à la partie principale, en rotation, de l’immense bâtiment. Ayant regagné une zone soumise à gravité, je marchai librement, calmement, sans laisser transparaître mon incertitude. De temps en temps, des officiers et des membres d’équipage passaient devant moi, me saluaient ; parfois, même, ils me serraient la main. L’ambiance générale était à la jubilation. Nous avions franchi l’espace interstellaire et nous étions arrivés sains et saufs sur un nouveau monde. Et j’avais permis que nous y arrivions avant nos rivaux.

Je pris le temps de parler avec certains de ceux qui m’arrêtaient – il était vital de sceller des alliances, parce qu’une période troublée nous attendait –, mais pendant tout ce temps je pensais au message enregistré. Je me demandais de quoi il pouvait bien s’agir.

Je ne tardai pas à le découvrir.

— Je suppose que tu m’as tuée, à l’heure qu’il est, disait Constanza. Ou du moins, que tu m’as fait disparaître pour de bon. Non, ne dis rien : ce n’est pas un enregistrement interactif. Je ne te prendrai pas beaucoup de ton précieux temps. J’ai enregistré ça il y a un moment, comme tu l’as probablement compris. Je l’ai téléchargé dans le réseau de communication du Santiago, et j’ai dû intervenir tous les six mois pour empêcher qu’il te soit délivré. Je savais que j’étais pour toi une épine de plus en plus acérée dans ton flanc, et je pensais qu’il y avait de bonnes chances que tu te débarrasses de moi avant longtemps…

Je regardai son visage sur l’écran de ma cabine ; un visage qui avait l’air imperceptiblement plus jeune que lors de notre dernière rencontre, et j’eus un sourire involontaire en me rappelant qu’elle m’avait demandé depuis combien de temps je la gardais prisonnière.

— Bien joué, Constanza.

« J’ai fait en sorte qu’une copie soit envoyée à tous les officiers et à tous les membres d’équipage, Sky. Je ne m’attends pas vraiment à ce qu’ils prennent ça au sérieux, bien sûr. Tu as sûrement maquillé les faits entourant ma disparition. Ça n’a aucune importance ; il me suffira d’avoir semé la graine du doute. Tu auras toujours tes alliés et tes admirateurs, Sky ; mais ne sois pas surpris si tout le monde n’est pas disposé à obéir à tes ordres avec une servilité aveugle. »

— C’est tout ? demandai-je.

« Encore une petite chose, Sky, dit-elle, comme si elle avait prévu que j’interviendrais à cet instant. Au fil des ans, j’ai amassé une grande quantité de preuves contre toi. Il y a beaucoup de preuves indirectes, qui se prêtent à toutes sortes d’interprétations, mais c’est le travail d’une vie, et je détesterais qu’elles soient perdues. Alors, avant d’enregistrer ce message, j’ai pris le paquet et je l’ai dissimulé dans un endroit où il sera vraiment difficile à trouver… Au fait, nous sommes peut-être déjà en orbite autour de Journey’s End ? Dans ce cas, chercher ces preuves n’aurait aucun sens. Elles sont certainement remontées à la surface, à l’heure qu’il est. »

— Non.

Constanza eut un sourire.

« Tu auras beau te cacher, Sky, je serai toujours là et je te hanterai. Tu auras beau essayer d’enterrer le passé ; tu auras beau essayer de te faire passer pour un héros… ce paquet sera toujours là, attendant qu’on le trouve. »

 

 

Plus tard, beaucoup plus tard, je titubais dans la jungle. J’avais du mal à courir, mais pas à cause de mon âge. Le plus dur, c’était de garder mon équilibre avec un seul bras. Mon corps oubliait toujours cette asymétrie nécessaire. J’avais perdu mon bras au tout début de la colonie. Ç’avait été un accident effroyable, même si la douleur n’était plus qu’un souvenir abstrait, à présent. J’avais eu le bras brûlé, réduit à un moignon noir, carbonisé. Je l’avais tenu devant la gueule avide d’une torche à fusion.

Évidemment, ça n’avait pas été un accident du tout.

Je savais depuis des années que j’y serais peut-être obligé, mais j’avais repoussé l’échéance jusqu’à ce que nous soyons sur la planète. Je devais perdre mon bras de telle sorte qu’aucune intervention médicale ne puisse le sauver, ce qui interdisait une amputation nette et sans douleur. D’un autre côté, je devais survivre à sa perte.

J’avais été hospitalisé pendant trois mois, après l’accident, mais je m’en étais sorti et j’avais pu reprendre mes fonctions. La nouvelle avait fait le tour de la planète et était parvenue à mes ennemis. Graduellement s’était incrusté dans la conscience collective le fait que je n’avais plus qu’un bras. Des années avaient passé, et ce fait était devenu tellement patent qu’on n’y faisait plus que rarement allusion. Personne n’avait jamais soupçonné que la perte de mon bras n’était qu’un petit détail d’un plan plus vaste ; une précaution prise des années ou des dizaines d’années avant qu’elle ait une chance de m’être utile. Eh bien, le moment était venu de me féliciter d’avoir été aussi prévoyant. J’approchais de mon quatre-vingtième anniversaire et j’étais un fugitif.

Les choses s’étaient assez bien passées pendant les premières années de la colonie. Le message d’outre-tombe de Constanza m’avait un peu démoralisé, mais le peuple avait besoin d’un héros et il oublierait bien vite les doutes qui pouvaient le tenailler sur mon aptitude à tenir ce rôle. J’avais perdu certains sympathisants mais gagné l’admiration du peuple, et je considérais l’échange comme positif. Le paquet caché de Constanza n’avait jamais fait surface, et au fur et à mesure que le temps passait je commençais à me dire qu’il n’avait jamais existé ; que toute cette histoire n’était qu’une tentative psychologique et dérisoire pour me saper le moral.

Les premiers temps avaient été exaltants. Les trois mois d’avance que j’avais donnés au Santiago nous avaient permis d’installer un maillage de petits camps à la surface. Nous avions trois colonies principales, bien fortifiées, lorsque les autres bâtiments aérofreinèrent et se positionnèrent en orbite au-dessus de nous. Nueva Valparaiso, près de l’équateur – qui ferait un bon emplacement pour un ascenseur spatial, un jour, me disais-je –, était la dernière en date. D’autres suivraient. Ç’avait été un bon début, et il semblait impensable, à l’époque, que les gens se retournent un jour contre moi.

C’était pourtant ce qu’ils avaient fait.

Je voyais quelque chose droit devant moi, à travers le feuillage dense de la forêt tropicale. Une lumière. Bel et bien artificielle, me disais-je. Peut-être les alliés que j’étais censé rencontrer. C’était ce que j’espérais, en tout cas. Je n’en avais plus beaucoup, à présent, des alliés. Les rares qui me restaient dans la structure de pouvoir avaient réussi à me faire évader avant le procès, mais ils n’avaient pas pu m’aider davantage. Il était très probable qu’ils seraient exécutés pour leur trahison. Ainsi soit-il. Ils avaient fait le sacrifice nécessaire. Je ne m’attendais pas à autre chose de leur part.

Au début, ça n’avait même pas été une guerre.

Le Brasilia et le Bagdad s’étaient positionnés en orbite, face à la coque désossée du vieux Santiago. Pendant de longs mois, il ne s’était rien passé. Les deux bâtiments alliés s’étaient contentés d’observer dans un silence glacé. Et puis ils avaient lancé deux navettes vers la région nord de la Péninsule. Je regrettais de ne pas avoir gardé une miette d’antimatière à bord du vieux bâtiment, juste pour mettre le moteur à feu pendant un instant et arroser les navettes avec sa flamme meurtrière. Mais je n’avais jamais appris le truc qui permettait d’interrompre le flux d’antimatière.

Les navettes s’étaient posées, étaient retournées en orbite et avaient ramené d’autres dormeurs.

D’autres longs mois d’attente.

Et puis les attaques avaient commencé : des attaques de commandos descendant du nord, frappant les colonies naissantes du Santiago. C’est tout juste s’il y avait trois mille personnes sur la planète tout entière, mais ça suffisait largement pour une petite guerre… Tout était bien tranquille, au départ ; les deux camps avaient eu le temps de s’installer, de prendre des forces… de se reproduire.

Ce n’était même pas une vraie guerre.

Et mon propre camp s’était mis en tête de me faire fusiller pour crime de guerre. Les miens ne cherchaient pas spécialement à faire la paix avec l’ennemi – il s’était passé trop de choses pour ça –, mais j’étais accusé d’avoir provoqué la situation. Ils me tueraient et ils rejoindraient la mêlée.

Des fils de putes, des ingrats. Ils avaient tout fichu en l’air, maintenant. Ils avaient même changé le nom de la planète, par plaisanterie. Ce n’était plus Journey’s End. Le Bout du Voyage.

C’était Sky’s Edge. Le Bord du Ciel.

Je détestais ça. Je savais ce qu’ils voulaient dire : ce monde serait la fin de tout pour Sky. Pour moi.

Et ce nom était resté.

Je m’arrêtai. Pas seulement pour reprendre mon souffle. Je n’avais jamais vraiment aimé la jungle. On entendait bouger toutes sortes de choses, partout – de grosses choses qui glissaient. Mais aucun individu digne de foi n’en avait jamais vu une seule. Ce n’étaient que des histoires, à ce moment-là.

J’étais perdu. La lumière que j’avais vue et sur laquelle je me guidais avait disparu. Elle devait être cachée derrière un bouquet d’arbres… à moins que je ne l’aie imaginée. Je regardai autour de moi. Il faisait vraiment sombre, et tout se ressemblait. Le ciel s’assombrissait, au-dessus de moi – 61-B du Cygne, normalement l’étoile la plus brillante du ciel en dehors de Swan, était en dessous de l’horizon, et la jungle ne serait bientôt plus qu’une obscure extension de ces ténèbres.

J’allais peut-être mourir ici.

C’est alors que je crus voir un mouvement loin devant moi, une forme laiteuse que je crus d’abord être la tache lumineuse que j’avais déjà vue. Mais cette forme laiteuse était beaucoup plus proche… elle s’approchait, en réalité. Elle avait forme humaine, et elle s’avançait vers moi à travers les fourrés. Elle brillait, comme éclairée de l’intérieur.

J’eus un sourire. J’avais reconnu la forme. Je n’aurais jamais dû avoir peur. J’aurais dû me rappeler que je n’étais jamais vraiment seul ; que mon guide apparaîtrait toujours pour me montrer le chemin.

— Tu pensais que je t’avais oublié, hein ? fit mon Clown. Allez, viens. Ce n’est plus loin.

 

 

Mon Clown me conduisait.

Ce n’était pas mon imagination ; pas complètement. Il y avait une lumière devant moi, qui brillait entre les arbres comme un brouillard spectral. Mes alliés…

Le temps que je les rejoigne, mon Clown n’était plus avec moi. Il avait disparu, comme une image résiduelle sur la rétine. Je ne devais plus jamais le revoir – mais il avait bien joué son rôle, en m’amenant jusque-là. Il avait été le seul ami vraiment fidèle de toute ma vie. Je savais pourtant que ce n’était qu’une création de mon imagination. Une entité subconsciente projetée dans la lumière du jour, née de souvenirs de la figure tutélaire que j’avais connue dans la nursery, à bord du Santiago.

Quelle importance ?

— Commandant Haussmann ! appelèrent mes amis à travers les arbres. Vous avez réussi ! Nous commencions à nous dire que vous n’aviez pas pu…

— Oh, ils ont bien joué leur rôle, répondis-je. J’imagine qu’ils ont été arrêtés, à l’heure qu’il est… s’ils n’ont pas encore été fusillés.

— C’est ce qu’il y a de bizarre, commandant. Ils ont dit aux informations qu’on vous avait repris…

— Ça n’a pas de sens !

Oh si, ça avait un sens ! L’homme qu’ils pensaient avoir repris n’était qu’un sosie ; un homme qui me ressemblait parce que la peau souple de son visage dissimulait une matrice de vingt muscles additionnels qui lui permettaient de se faire passer pour à peu près n’importe qui. Et qui parlait comme moi, aussi, et qui avait les mêmes attitudes. Il y avait été conditionné pendant des années ; entraîné à penser que j’étais son Dieu ; que son seul désir était de m’obéir servilement. Quant au bras manquant – rude sacrifice, non ? –, l’homme qu’ils avaient arrêté ressemblait à Sky Haussmann au point qu’il lui manquait aussi un bras.

Le doute n’était pas permis : ils m’avaient rattrapé. Il y aurait une sorte de procès, au cours duquel le prisonnier paraîtrait incohérent – mais que pouvait-on attendre d’un vieillard de quatre-vingts ans ? Il était à l’évidence frappé de sénilité. La meilleure solution était d’en faire une sorte d’exemple ; quelque chose d’aussi public que possible. Quelque chose que personne n’oublierait de sitôt, même si ça frisait l’inhumanité. Une crucifixion répondrait assez bien au cahier des charges.

— Par ici, monsieur.

Un véhicule attendait dans la mare de lumière, un crawleur télécommandé. Ils me firent monter à bord et nous partîmes à toute vitesse sur la piste forestière. Nous roulâmes dans la nuit pendant ce qui parut être des heures, toujours plus loin de tout ce qui ressemblait à la civilisation.

Ils m’amenèrent enfin dans une large clairière.

— C’est là ? demandai-je.

Ils hochèrent la tête d’un même mouvement. Je connaissais le plan, à ce moment-là, bien sûr. Le climat jouait contre moi. Ce n’était pas une période faste pour les héros – ils préféraient les redéfinir comme criminels de guerre. Mes alliés m’avaient protégé jusqu’à maintenant, mais ils n’avaient pas pu empêcher mon arrestation. Ils avaient seulement réussi à organiser ma fuite du centre de détention improvisé de Nueva Iquique. Maintenant que mon double avait été repris, je devais disparaître pendant un moment.

Là, dans la jungle, ils avaient mis au point un moyen de me protéger pour de bon ; peu importait que mes alliés dans les colonies principales connaissent un triste sort. Ils avaient enfoui un sarcophage à cryosomnie parfaitement équipé, avec la source d’énergie nécessaire pour le faire marcher pendant des dizaines d’années. Ils pensaient que c’était une solution risquée, mais ils pensaient aussi que j’avais vraiment quatre-vingts ans. Moi, j’estimais que le risque était bien moindre qu’ils ne le pensaient. Le temps que je sois prêt à me réveiller – ce qui prendrait au moins un siècle –, mes associés auraient accès à une bien meilleure technologie. Il ne serait pas difficile de me réveiller. La réparation de mon bras ne serait probablement même pas un problème.

Je n’avais qu’à dormir jusqu’au moment voulu. Mes alliés s’occuperaient de moi pendant ces décennies – exactement comme je m’étais occupé des dormeurs à bord du Santiago.

Mais avec infiniment plus de dévotion, espérais-je.

Ils attachèrent le crawleur à une chose enfouie sous terre – un crochet de métal enfoncé dans le sol – et firent avancer le véhicule, dégageant un plancher de camouflage encastré dans le sol de la clairière, révélant des marches qui descendaient dans une salle éclairée comme en plein jour, d’une propreté chirurgicale.

Deux de mes associés m’escortèrent en bas de l’escalier, jusqu’au sarcophage de cryosomnie. Il avait été remis à neuf depuis qu’il avait transporté quelqu’un depuis le système de Sol, et il conviendrait parfaitement à mes besoins.

— Nous ferions mieux de vous endormir le plus vite possible, dit mon aide.

J’acquiesçai d’un hochement de tête, avec un sourire, et lui laissai m’enfoncer une aiguille hypodermique dans le bras.

Le sommeil vint très vite. La dernière chose à laquelle je pensai, juste avant qu’il ne se referme sur moi, c’est que quand je me réveillerais, j’aurais besoin d’un nouveau nom. Un nom tel que personne ne ferait le lien avec Sky Haussmann, mais qui me donnerait quand même, d’une certaine façon, un lien tangible avec le passé. Quelque chose dont je serais seul à connaître le sens.

Je repensai au Caleuche, à ce que Norquinco m’avait dit à propos du vaisseau fantôme. Et je repensai aux pauvres dauphins psychotiques du Santiago, à Fliss, en particulier, à son corps endurci, cuirassé, sous ma main lorsque je lui avais injecté le poison. Le vaisseau fantôme était aussi accompagné d’un dauphin, mais pour le moment je n’arrivais pas à me rappeler son nom, ni même à me rappeler si Norquinco me l’avait dit.

Je le retrouverai quand je me réveillerai, me dis-je.

Je retrouverais ce nom, et je l’utiliserais.

La Cité du Gouffre
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